[A défaut d'être, il faut paraître (II)]

En fait, j’ai honte à le dire, mais je me suis bien amusée à travailler dans ce supermarché. Comme mon rayon est petit et pas du tout dans ceux qui tournent le mieux (vous achetez souvent des faitouts ?), on était que deux à y travailler, un du matin et un de l’aprem. Du coup j’étais toute seule pour gérer cette merveille de bon sens dans le rangement. Je possédais donc l’objet ultime : le téléphone du rayon. Au début, je trouvais que c’était vraiment la classe et je ne manquais jamais de l’exhiber devant les pauvres malheureux de la papeterie, dépourvus du génial appareil. Cependant, il m’est vite apparu que cet engin est le DIABLE.

Tout d’abord, il a peu ou prou l’envergure d’une cabine téléphonique - dites-vous qu’il faut le porter à la taille. Avec le t-shirt bleu Leclerc taillé pour les garçons, c’est merveilleusement saillant.
Ensuite, quand il sonne, c’est toujours une mauvaise nouvelle. Si le numéro est à 3 chiffres, c’est un appel interne qui peut signifier deux choses : une caissière est en perdition et il faut vite vite vite que vous galopiez chercher le code manquant du produit (on dit ”gencode” quand on s’y connait), et ce même si vous vous trouvez au fin fond de la réserve-ou alors un client est à l’accueil et veut absolument vous consulter quand à la qualité des cocotes minutes. Ou alors n’importe quoi émanant de plus haut, comme “vide-moi tel rayon ça encombre” (vous êtes seul et ça vous prend trois heures).

ou s’il est composé de 10 chiffres comme tout un chacun, il s’agit d’un appel externe et il faut alors dire de sa plus belle voix ”Delphine, rayon ménager, bonjouuur”. Le plus souvent, il faut inventer une solution au problème exposé. Exemple : ”j’ai laissé mon bouchon de cocotte minute sur une plaque allumée, il a fondu, puis-je le faire réparé ? - mais bien sûr Madame, apportez-le à l’accueil, on fera suivre au constructeur !”
Fou rires intérieurs sont alors fréquents. Une fois il y a un fabricant qui m’a appelé pour me demander s’il nous restait ”de ces magnifiques chandeliers en verre”. J’ai bafouillé quelque chose de conciliant et j’ai raccroché. Ledit magnifique chandelier étant un minuscule truc transparent avec des fleurs du pire goût, jamais vendu. J’ai mis du temps à m’en remettre.

Et puis comme j’ai une tête de jeune ingénue, les gens étaient gentils avec moi la majorité du temps. Parfois il y en a qui ont le don de remonter le moral pour plusieurs heures. Une dame m’avait demandé de lui descendre une cage placée sur le haut d’un rayon. J’ai attrapé un escabeau et descendu la cage, ce qui m’a demandé un effort absolument intense, et de 30 secondes. Et bien elle a déclaré que j’étais ‘’son sauveur” et que j’étais ”adorable”.
Après ça, on peut essuyer au moins 15 personnes imbuvables à la suite. Des monsieurs “les sacs-poubelle?” et des dames ”y’a pu de gilet jaune, allez en chercher immédiatement”. On peut répéter 30 fois ”excusez-moi, je ne suis pas responsable de ce rayon” avec le sourire et indiquer 40 objets sans soupirer.
Au final, ça se termine toujours par une haine de ces clients qui ont l’outrecuidance de vous adresser la parole une fois encore, mais parfois, un peu d’humanité au milieu de ce déchaînement de pragmatisme, ça fait du bien.

La nuit, Grenoble est flou

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2 Comments on "[A défaut d'être, il faut paraître (II)]"

  1. Malie
    17/12/2008 at 1:23 Permalink

    “comme j’ai une tête de jeune ingénue”
    Huhu. Pure innocente et tout et tout ? :p

  2. deckard
    17/12/2008 at 21:51 Permalink

    Ingenue c’est pas un ingenieur à poil ?

    bref…

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